Des moyens pédagogiques pour le monde entier

Vie et œuvre du pionnier suisse de la cécité Martin Kunz

Recherches et rédaction : Roger Sidler

Éditorial

En 2024, la sortie de notre équipe du musée nous a conduits à Illzach, en Alsace. Nous y avons visité la Fondation Le Phare, une institution dédiée aux personnes en situation de handicap sensoriel, qui abrite également un petit musée consacré à la cécité et à la déficience visuelle.

Une personne qui nous avait particulièrement recommandé cette visite était Ueli Rüegg, fidèle compagnon et précieux soutien de notre musée pendant de nombreuses années. Les yeux pétillants d’enthousiasme, il évoquait souvent l’un de ses « coups de cœur » de notre collection : l’atlas en relief de Martin Kunz. Nous savions également que ce dernier avait autrefois dirigé l’institution qui précéda la Fondation Le Phare et qu’il avait posé les bases de la fabrication des cartes en relief.

Ueli n’a malheureusement pas pu nous accompagner lors de ce voyage. Son état de santé ne le lui permettait plus et, depuis lors, il nous a quittés. Pourtant, son engagement, son enthousiasme et son attachement à notre musée demeurent bien présents dans nos mémoires. C’est avec gratitude et affection que nous lui dédions cette exposition temporaire.

En juin 2024, nous avons été chaleureusement accueillis à Illzach par Nathalie Jeker-Wasmer, directrice de la Fondation Le Phare, ainsi que par Johanna Pandin, responsable des services internes. Daniel Christen, ancien collaborateur du Phare et gardien de la collection, nous a guidés à travers l’exposition avec une passion communicative et a généreusement partagé avec nous ses vastes connaissances. Nous avons contemplé avec admiration les plaques originales d’impression en relief de Martin Kunz, de véritables œuvres d’art d’une finesse remarquable, dont notre musée ne possède qu’un seul exemplaire. La présence de Thomas Kunz, arrière-arrière-petit-fils de Martin Kunz, a rendu cette rencontre particulièrement émouvante.

Nous nous sommes laissés captiver par la beauté et la précision de ces réalisations, admirant l’esprit d’invention et l’inlassable créativité de Martin Kunz. C’est à ce moment-là qu’est née une idée : serait-il possible de présenter ces œuvres exceptionnelles dans notre musée ? Grâce à l’ouverture d’esprit et à la générosité de la Fondation Le Phare ainsi que de toutes les personnes impliquées, ce souhait est devenu réalité.

Si de nombreux éléments de la vie et de l’œuvre de Martin Kunz étaient déjà connus, certains aspects restaient encore dans l’ombre. Afin de reconstituer cette histoire dans toute sa richesse, nous avons fait appel à l’historien Roger Sidler. Avec beaucoup de rigueur et de sensibilité, il a assemblé les différentes pièces du puzzle et donné leur forme aux textes de cette exposition et du présent livret. Nous lui adressons nos plus sincères remerciements.

Deux ans plus tard, nous avons la grande joie de présenter au public suisse la personnalité hors du commun de Martin Kunz et les œuvres qui témoignent de son génie créatif. Nous adressons notre profonde gratitude à toutes celles et ceux qui ont contribué à cette exposition et nous nous réjouissons d’accueillir de nombreux visiteurs, en espérant qu’ils partageront l’émotion et l’émerveillement qui nous ont accompagnés tout au long de cette aventure.

Silvia Brüllhardt
Directrice du Musée suisse des aveugles

Vie et œuvre du pionnier suisse de la cécité Martin Kunz

Martin Kunz compte parmi les pionniers de la pédagogie pour non-voyants. C’est lui qui au tournant du 20esièclefournissait cartes et images tactiles aux écoles spécialisées pour non-voyants. Ces supports pédagogiques étaient considérés comme les meilleurs de leur époque. Il les envoyait, emballés dans des boîtes en carton, dans le monde entier. Le nom de Martin Kunz, qui souvent ne signait que de ses initiales M.K., était synonyme d'artisanat scientifique de la plus haute qualité. De nombreux objets provenant de son imprimerie ont également trouvé leur place au Musée suisse des aveugles. Mais qui était cet enseignant aujourd'hui tombé dans l'oubli ?

Kunz est né en 1847 dans le village viticole de Fläsch, dans les Grisons. Ses parents exploitaient une ferme viticole ; son père possédait également une entreprise de construction. Son enfance fut marquée par le travail physique. Kunz aidait dans les vignes, dans les alpages, sur les chantiers et dans la construction d'ouvrages de protection contre les crues du Rhin. Il ne fréquentait l'école qu'en hiver, lorsque le travail à la ferme était au ralenti. Il réussit néanmoins à entrer à l'école cantonale de Coire, où il obtint le diplôme d'enseignant primaire.

Jeune enseignant, Kunz a enseigné pendant une courte période dans une école rhéto-romane à Zuoz. Ayant grandi dans un environnement bilingue, son amour pour le romanche l'a accompagné toute sa vie. Malgré son faible salaire, il a pu se préparer dans des établissements privés à l'examen d'enseignant qu’il à réussi avec succès. Dès lors, il a été autorisé à enseigner toutes les matières du secondaire. Il a d'abord travaillé dans le Fricktal, en Argovie, puis a obtenu le diplôme d'enseignant du secondaire pour le canton d'Argovie.

À l'âge de 24 ans, Kunz a rejoint la Scuola Svizzera à Gênes. Il a participé au développement de cette école sur le plan de l’organisation et du concept éducatif. Une école pour filles proposant une formation pour enseignantes et une école pour garçons avec une section commerciale ont été créées. À Gênes, Kunz épousa la Suissesse Marie Etter. Deux fils naquirent, Max et Robert. Sur conseil de son médecin Kunz retourna 1880 en Suisse avec sa famille après une grave maladie. Il suivit d'abord des cours à l'université de Zurich. Il se plongea dans l'histoire des langues romanes. Il envisagea un instant de se lancer dans une carrière universitaire. Il s'inscrivit donc à l'université de Bâle, mais sa carrière professionnelle prit alors un tournant surprenant.

L'association industrielle de Mulhouse, en Alsace, recherchait un directeur pour l'institut pour aveugles situé à Illzach, non loin de là. Après la guerre franco-allemande, l'Alsace avait été rattachée à l'Empire allemand. Les fabricants de textile de Mulhouse recherchaient donc un directeur maîtrisant à la fois l'allemand et le français et considéré comme politiquement neutre. Un Suisse comme Kunz répondait parfaitement à ces critères. De plus, il avait démontré ses capacités de gestionnaire à Gênes.

Lorsque Kunz arriva à Illzach en 1881, l'institut pour aveugles accueillait environ 30 enfants et adolescents. Conçu comme un foyer et une école, l'établissement était installé dans une maison qui débordait de toutes parts. L'institution comprenait également des ateliers pour les métiers typiques des aveugles, tels que la vannerie et la fabrication de brosses, ainsi qu'un grand jardin. Kunz en assumait la direction, tandis que sa femme s'occupait de l'intendance, l'aidait dans les tâches administratives et s'occupait de la famille. En tant qu'enseignant pour aveugles, Kunz effectuait entre 45 et 50 heures de cours par semaine. Le soir, il lisait à voix haute pendant une à deux heures. Lorsqu'il n'enseignait pas, il travaillait à l'imprimerie. Tout en modelant les plaques d'impression, il dictait à ses élèves des textes qu'ils transcrivaient en braille afin d'avoir du matériel didactique pour les semaines suivantes. Comme il manquait de matériel tactile, Kunz, qui était chasseur, abattait parfois un animal sauvage qu'il donnait au taxidermiste.

Ces efforts intenses ont rapidement porté leurs fruits. Dès 1889, un nouveau bâtiment principal a pu être inauguré. Le nombre d'élèves n'a cessé d'augmenter pour atteindre plus de 90 personnes au tournant du siècle. L'établissement d'Illzach était désormais considéré comme un établissement d'enseignement moderne. Kunz dirigeait une équipe d'enseignants, dont certains étaient non-voyants.  Des adultes aveugles étaient également employés dans l'imprimerie et les ateliers.

Outre son activité sur place, Kunz participait régulièrement à des congrès nationaux et internationaux d'enseignants pour aveugles. Il se rendait en train dans les grandes villes européennes, donnait des conférences et publiait des articles spécialisés. À l'époque réformatrice de la Belle Époque, il comptait parmi les experts reconnus dans le domaine de la cécité en Europe.
Peu avant la retraite de Kunz, la Première Guerre mondiale éclata en 1914. Les événements politiques l'affectèrent et coïncidèrent avec une période de problèmes de santé croissants. Il resta néanmoins à Illzach jusqu'à la fin de la guerre en 1918, car il ne voulait pas abandonner l'institut. Ce n'est qu'après qu'il déménagea à Zurich où il mourut en 1923 à l'âge de 76 ans.
 

L’univers de la cécité à l’aube du XXᵉ siècle

Lorsque Martin Kunz prit la direction de l'institut pour aveugles d'Illzach en 1881, il entreprit immédiatement de moderniser l'école et le foyer. Au tournant du siècle, Illzach s'était forgé une réputation d'établissement scolaire progressiste en Europe. Cette ascension était étroitement liée à l'esprit ingénieux de Kunz et à la volonté de travail du couple. Dans le même temps, le développement d'Illzach reflétait les progrès généraux réalisés dans le domaine de l'éducation des aveugles au 19e siècle. En ce sens, Kunz était un enfant de son temps.

Avec les Lumières s’est imposée la conviction que les personnes aveugles sont tout à fait capables d'apprendre. Cette prise de conscience a conduit, au cours du 19esiècle, de plus en plus d'associations chrétiennes et philanthropiques à s'engager en faveur de l'éducation des aveugles. Dans des foyers, des écoles et des ateliers, les enfants et les adultes aveugles recevaient un enseignement et une formation professionnelle. Les personnes aveugles n’étaient plus censées être réduites à mendier ou vivre dans la pauvreté. Au contraire, on voulait qu’ils puissent travailler et devenir comme on disait à l’époque « des membres utiles de la société ». Selon la vision des pédagogues spécialisés dans le handicap visuel, les adultes aveugles bien formés trouveraient un emploi après leurs études et leur formation professionnelle. Cet emploi leur permettrait d'être autonomes ou, du moins, de subvenir en partie à leurs besoins. On leur imaginait une vie épanouie grâce au travail, loin de la pauvreté et de la déchéance morale. Mais la réalité quotidienne était souvent très différente.

Au 19esiècle, ceux qui quittaient un institut pour aveugles trouvaient rarement un emploi stable. La plupart des personnes aveugles restaient dépendantes de l'aide de leur famille, d'associations d'aide aux aveugles ou, en dernier recours, de l'État, qui envoyait souvent les personnes dans le besoin dans des hospices. C'est précisément en raison des possibilités professionnelles limitées que le secteur de l'aide aux aveugles a continué à se développer. Des établissements spécialisés ont vu le jour, tels que des foyers pour femmes aveugles seules ou des institutions pour personnes âgées aveugles. Les institutions et l'aide aux aveugles se sont ainsi de plus en plus différenciées. Parallèlement, cette évolution est entrée en contradiction avec l'objectif initial de la politique éducative, qui était l'autonomie. Au lieu de devenir indépendants, la plupart des aveugles passaient toute leur vie dans des institutions.

L'éducation et l'aide aux aveugles étaient étroitement liées. De nombreux enseignants pour aveugles étaient convaincus que seuls les instituts pour aveugles offraient le cadre pédagogique approprié pour encourager et stimuler correctement les enfants aveugles. L'enseignement n'était pas le seul facteur déterminant. Sans la discipline et l'engagement des personnes aveugles, selon l'opinion générale, l'éducation ne pouvait pas réussir. C'est pourquoi la mission éducative était liée à des attentes claires. Les enfants et les jeunes adultes aveugles avaient une dette envers ceux qui les soutenaient. Ils devaient prouver qu'ils étaient dignes du rôle qui leur était destiné, celui de membres utiles de la société civile.

En conséquence, la discipline et l'ordre régnaient dans les institutions pour aveugles. La direction et le corps enseignant accordaient une grande importance à la ponctualité, au calme et à un comportement approprié. Ceux qui ne se conformaient pas à ces règles étaient parfois sévèrement punis. Le quotidien à l'école, au foyer et à l'atelier était marqué par une attitude paternaliste. On savait ce dont les « élèves » – terme couramment utilisé pour désigner les enfants aveugles – avaient besoin et ce dont ils n'avaient pas besoin. Dans le même temps, les milieux qui apportaient leur soutien attendaient de la gratitude en échange des soins prodigués. On exigeait des aveugles qu'ils mènent une vie pieuse et vertueuse, dans le silence et l'humilité. Les idées et les désirs individuels des personnes concernées n'avaient guère d'importance.

Malgré les efforts croissants, tous les enfants aveugles ne recevaient pas une éducation scolaire élémentaire, loin s'en faut. Vers 1900 encore, une minorité considérable grandissait sans aller à l'école, car il n'existait pas d'obligation scolaire générale pour les enfants aveugles. Dans l'Empire allemand, dont faisait partie l'institut pour aveugles d'Illzach en Alsace, la Prusse n'introduisit l'obligation scolaire pour les enfants aveugles qu'en 1911. En Suisse, Zurich a été le premier canton à prendre les devants en 1899.

Néanmoins, le dernier tiers du 19e siècle a été marqué par un esprit d'optimisme. Dans le domaine de la pédagogie pour aveugles, alors en pleine émergence, les enseignants pour aveugles étaient les leaders d'opinion. Ils se réunissaient lors de congrès nationaux et internationaux, animaient les débats techniques dans un esprit de progrès et fixaient des normes contraignantes, comme en 1878 à Paris, lorsque l'écriture Braille fut reconnue comme la meilleure écriture au monde. Les enseignants allemands pour aveugles se rallièrent à cette recommandation un an plus tard.

Kunz participait régulièrement à ces congrès. Il se rendit en France, en Allemagne et en Italie, y donna des conférences et publia ses contributions. Il s'intéressait sans cesse aux concepts pédagogiques sur lesquels se basaient ses propres travaux. Il s'interrogeait sur la manière dont l'enseignement de la géographie devait être conçu pour les enfants aveugles, sur la manière dont leur capacité d'abstraction pouvait être encouragée et sur le rôle que jouaient les images zoologiques, botaniques ou physiques en relief dans ce contexte.

Kunz était convaincu que les enfants aveugles n'avaient rien à envier aux enfants voyants en termes de capacités. Ils atteignaient simplement leur but par un autre chemin. Il rejetait catégoriquement l'apprentissage par cœur. Selon lui, le savoir devait être associé à des représentations concrètes. « La définition apprise par cœur », soulignait Kunz, « ne peut et ne doit pas nous suffire. »
Sans illustration, sans confrontation sensorielle avec les choses qu'ils apprenaient, les enfants ne pouvaient se faire aucune idée, ou seulement de fausses idées de la réalité. Les images tactiles aidaient à donner une forme aux concepts abstraits. C'est pourquoi Kunz recherchait toutes sortes d'outils pour rendre littéralement tangibles les innombrables concepts que les enfants aveugles entendaient chaque jour.

Kunz expliquait sa méthode à l'école à l'aide d'un exemple concret. À Illzach, l'établissement élevait différents animaux. Les enfants avaient le droit de les toucher et de les caresser. Ensuite, Kunz installait l'animal empaillé dans la salle de classe. Dans un deuxième temps, les enfants palpaient une image zoologique en relief qui représentait le même animal sous forme de modèle plat de profil. Le dernier niveau d'abstraction était parfois une simple image schématique. Idéalement, le parcours d'apprentissage allait du concret à l'abstrait : de l'animal vivant au modèle complet, puis au demi-modèle et enfin au contour. Afin de vérifier si les représentations des enfants étaient correctes, Kunz leur demandait de modeler et de reproduire des objets en plastique.

Les réflexions de Kunz correspondaient à un concept alors courant dans la pédagogie pour aveugles. Son mérite ne résidait pas dans le développement de nouvelles théories, mais dans sa contribution à leur mise en œuvre pratique. En effet, les écoles manquaient de matériel pédagogique adapté, et pas seulement à Illzach. D'une part, les instituts pour aveugles disposaient de peu de moyens pour acheter du matériel pédagogique, d'autre part, celui-ci était rarement proposé car les éditeurs ne le jugeaient pas rentable en raison des faibles quantités demandées.

Pour les enseignants pour aveugles, cela signifiait qu'ils devaient soit fabriquer eux-mêmes le matériel pédagogique nécessaire, soit y renoncer. Avant l'arrivée de Kunz à Illzach, l'enseignement se limitait à la religion, à la lecture et à l'écriture dans les deux langues et au calcul élémentaire. De plus, le manque de matériel compliquait le déroulement des cours. Si un enseignant voulait par exemple montrer le cours du Rhin aux enfants à l'aide d'une carte murale fabriquée maison, un seul enfant à la fois pouvait suivre la ligne avec ses mains. Les autres attendaient à leur place. Pour Kunz, pédagogue, cette situation était intenable. Il voulait distribuer des cartes individuelles à ses élèves afin de leur permettre de suivre ensemble un cours de géographie personnalisé.
 

Peinture à l’huile (1894, 310 × 240 cm)

Vous voyez le directeur Martin Kunz en train d'enseigner. Il se tient dans une salle de classe baignée de lumière de l'institut pour aveugles d'Illzach, entouré de ses élèves aveugles. L'atmosphère est calme, concentrée, presque silencieuse. Au premier plan, des filles sont assises et debout autour d'une longue table. À l'arrière-plan, des garçons travaillent. Tous manipulent de l'argile. Avec leurs mains, ils façonnent des objets d'après des modèles qu'ils ont préalablement palpés. Il ne s'agit pas de formes imaginaires, mais de reproductions d'originaux.

Le professeur Kunz n'intervient pratiquement pas. Il aide seulement une fille à corriger un détail. Peut-être sont-ils en train de créer une maquette du bâtiment de l'institut, une reproduction tactile de la maison dans laquelle les enfants vivent et apprennent. Des maquettes comme celle-ci les aident à mieux se représenter leur environnement.

Que veut nous dire le peintre avec cette mise en scène ? La réponse est évidente : lorsqu'ils sont correctement guidés, les enfants aveugles fabriquent des objets utiles, des récipients et des cruches, mais aussi des modèles tels que la fontaine, que le professeur pour aveugles utilisera comme support pédagogique dans ses cours.

Cette scène a été peinte en 1894 par l'artiste alsacien Marie-Augustin Zwiller, à la demande de l'Association industrielle de Mulhouse. Les fabricants de textile de la ville voisine soutenaient financièrement l'institut pour aveugles d'Illzach. Quelques années auparavant, ils avaient également permis la construction du nouveau bâtiment principal, celui dans lequel se déroule la scène d'enseignement. À notre connaissance, Zwiller a réalisé deux peintures à l'huile grand format représentant des scènes scolaires. À celles-ci s'ajoutent les portraits de Martin et Marie Kunz, le couple de directeurs de l'institution. Pour pouvoir réaliser ces tableaux il a séjourné plusieurs mois à l'institut pour aveugles en 1894. Il connaissait donc de près le quotidien de l'école.

Ce n'est pas un hasard si Zwiller a choisi de représenter une leçon de modelage. « Les mains sont les yeux et les outils des aveugles », telle était la devise de Kunz. Dès qu'il a pris la direction de l'école, il a introduit dans son enseignement les « cours d’aide auxiliaire » à toutes les branches. Selon Kunz, les enfants aveugles ont besoin d’illustrations adaptées  C'est la seule façon pour eux de se faire une idée concrète, par exemple de ce qu'est une fontaine. En modelant, il vérifiait si ces représentations plastiques étaient correctes. Il demandait aux enfants de copier des modèles afin de travailler leur imagination de manière ciblée. Kunz était convaincu que le modelage stimulait l'imagination de manière créative. Enfin, le pétrissage et le modelage renforcent les muscles des mains et des doigts, améliorant ainsi la dextérité des enfants aveugles.

Comme Zwiller reproduit la leçon de modelage avec une grande précision photographique, vous découvrez de nombreux détails. Sur une commode à l'arrière-plan se trouvent des animaux empaillés. Ils servaient d'illustration aux enfants. Aux murs sont accrochées des gravures représentant des animaux, réalisées par Kunz lui-même.  C’est presque en passant que Zwiller documente   la transition du modèle complet au demi-modèle.

À l'avant gauche, une caisse en bois remplie d'argile est posée sur le sol. Dans un essai intitulé « Über den geografischen Unterricht in der Blindenanstalt » (À propos de l'enseignement de la géographie dans les instituts pour aveugles), Kunz explique de quel type d'argile il s'agit. Il s'agit d'une argile grasse et malléable. La recette lui a été révélée par un potier de Gênes. L'argile ne sèche pas. Les enfants peuvent mettre leurs travaux de côté, les reprendre plus tard et continuer à les modeler. Kunz a délibérément publié la recette, car il souhaitait transmettre son expérience et faire progresser la pédagogie pour aveugles.

Plaque d'impression « Angleterre »

Pour une fois, le titre en braille ne fait pas référence à la carte en relief de l'Angleterre représentée, mais à l'éditeur des feuilles imprimées. Il s'agit de l'association pour la promotion de l'éducation des aveugles à Steglitz, près de Berlin. Martin Kunz a réalisé la plaque d'impression exposée en 1887 pour cette association. Il a ensuite imprimé un grand nombre de feuilles qu'il a envoyées à Berlin. Dans une brochure publicitaire publiée en 1914 par la maison d'édition Illzacher Lehrmittelverlag, 30 cartes en relief sont répertoriées, qui pouvaient également être obtenues auprès de l'association de Steglitz. Cela signifie que Kunz était régulièrement chargé de produire de nouvelles cartes.

Comme pour toutes ses cartes en relief, Kunz accordait une attention particulière à la conception de la surface terrestre. Pour lui, les cours d'eau, les montagnes et les plaines déterminaient le caractère d'un paysage et, par conséquent, celui des hommes. Sur la carte de l'Angleterre, qu’on la touche ou qu'on la regarde, ce sont d'abord les traits horizontaux qui attirent l'attention. Ces hachures marquent la mer. Kunz a repris cette convention technique de la cartographie contemporaine. Grâce à la surface hachurée, la mer ou la surface d'un lac se distingue clairement de la masse terrestre d'un seul coup d'œil.

Mais restons-en à la topographie. Sur la carte, la surface maritime hachurée occupe beaucoup d'espace. La mer est dominante et façonne le caractère de l'Angleterre et de l'Irlande. Cette impression est renforcée par le détail choisi de la carte. En réalité, l'Angleterre n'est séparée du continent européen que par l'étroit détroit de la Manche, mais sur la carte, l'Europe est presque entièrement masquée. Seule une étroite bande côtière suggère le continent européen. Kunz souligne le caractère insulaire de l'Angleterre.

Kunz a également ajouté un réseau de coordonnées à cette carte. Si vous cherchez maintenant le méridien zéro qui passe par Greenwich, près de Londres, vous ne le trouverez pas, bien que Greenwich soit indiqué comme point sur la carte. Au lieu de cela, Greenwich se trouve ici entre les 17e et 18e degrés de longitude est. C'est ce qu'indique le braille en haut et en bas de l'image. La raison en est liée à l'histoire de la cartographie. Jusqu'au XIXe siècle, il existait différents méridiens zéro. Le méridien de Ferre, nommé d'après le point le plus occidental de l'Europe situé dans les îles Canaries, était particulièrement répandu. Kunz s'est également basé sur ce méridien. Ce n'est qu'en 1884 que Greenwich a été déclaré méridien zéro mondial lors d'une conférence internationale. Il a toutefois fallu plusieurs années pour que cette convention s'impose comme norme.

« L’Atlas en relief pour aveugles »

Dans une brochure publicitaire datant de 1914, l'imprimerie d'Illzach présentait ses supports pédagogiques. Martin Kunz y mentionnait en premier lieu « l'Atlas en relief pour aveugles ». Cet atlas comprenait 91 cartes géographiques. Bien que Kunz parlait lui-même d'un atlas, il ne s'agissait pas d'un livre relié. Les feuilles imprimées étaient livrées séparément dans une boîte en carton. Pour 30 pfennigs pièce, les clients pouvaient composer leur atlas selon leurs propres souhaits. C'est pourquoi les quelques atlas de Kunz conservés dans le monde ne sont pas identiques. À cela s'ajoute le fait que l'atlas a été constamment enrichi. Dans une brochure antérieure datant de 1907, il ne comprenait que 87 cartes. L'exemplaire que vous avez sous les yeux appartenait à Theodor Staub, fondateur du Musée suisse des aveugles. Ayant acheté les cartes pour son usage privé, il fit relier les feuilles volantes en un livre.

L'imprimerie d'Illzach vendait son atlas 34 marks la boîte. C'était un prix élevé. À titre de comparaison, dans l'Empire allemand, un kilogramme de pommes de terre coûtait entre 7 et 10 pfennigs. Avec 34 marks, on pouvait donc acheter plus de 40 kilogrammes de pommes de terre. Pour des raisons pratiques, les écoles pour aveugles faisaient souvent un autre choix : au lieu d'acheter un atlas complet, elles préféraient commander plusieurs exemplaires de cartes individuelles afin que tous les enfants puissent toucher la même carte en classe.

Kunz vendait ses cartes dans le monde entier. Dans la brochure de 1914, il énumérait avec assurance les pays dans lesquels son matériel pédagogique était utilisé : « Introduits dans tous les établissements allemands, russes, hollandais, autrichiens, suisses, danois, scandinaves, certains établissements français, italiens, belges et de nombreux établissements anglais, certains établissements américains, australiens, africains (Worchester au Cap) et néo-zélandais. Également à Jérusalem. »

Bien sûr, Kunz possédait lui-même un atlas relié en toile noire. Heureusement, ce livre annoté à la main a été conservé. Il se trouve aujourd'hui à la Fondation Le Phare, nouveau nom de l'école pour aveugles d'Illzach. L'atlas y est exposé dans une petite exposition ouverte au public.

Globe

Vous vous étonnez peut-être que nous vous présentions dans cette exposition un globe terrestre insignifiant, voire endommagé. Mais les premières impressions sont trompeuses. Ce globe terrestre a aujourd'hui 115 ans et est l'un des derniers exemplaires conservés de ce type. Le caoutchouc souple dont il était autrefois fait est devenu dur comme de la pierre et cassant au fil du temps.
Le globe a été fabriqué en 1911 dans une usine de peignes en caoutchouc à Linden, près de Hanovre, d'après un modèle de Martin Kunz. Pour les utilisateurs voyants, la surface de la Terre, mise en relief, était colorée en blanc. Comparé à d'autres globes destinés aux écoles pour aveugles, celui-ci était peu coûteux. Mais son principal atout était son matériau novateur : il était léger, facile à nettoyer et donc particulièrement adapté à un usage quotidien. Le globe est rapidement devenu un équipement incontournable des écoles allemandes pour aveugles.

Son diamètre n'est que de 13 centimètres. Cette taille a été choisie avec soin. Kunz voulait en effet que les enfants aveugles puissent tenir le globe dans leurs mains comme une balle. C'est ce qui a rendu possible l'enseignement commun. Des globes plus grands et plus lourds auraient obligé les enfants à venir tour à tour devant la classe, tandis que les autres auraient dû attendre sur leur banc. Un processus fastidieux qui a désormais disparu. Malgré sa petite taille, le globe était suffisamment grand pour accueillir un réseau de coordonnées. Les lignes étaient disposées de manière à ce que les doigts puissent les distinguer au toucher. Kunz recommandait aux écoles pour aveugles de travailler d'abord avec le globe, puis de recourir à ses cartes en relief.

Dès 1888, Kunz avait fait fabriquer des globes en caoutchouc. Ceux-ci étaient encore plus petits, de sorte qu'il n'était plus possible d'y inscrire un réseau de coordonnées. Kunz ayant assuré le financement à l'avance grâce à une souscription, les 300 exemplaires produits par l'institut plastographique Deichmann à Kassel ne coûtaient que trois marks pièce. Un prix imbattable. Ces premiers globes se sont donc rapidement vendus.

Plaque d'impression « l'autruche africaine et l'autruche américaine »

Selon la légende en braille, le relief de Martin Kunz représente deux oiseaux : à gauche, l'autruche africaine, à droite, l'autruche américaine. Aujourd'hui, ces deux oiseaux coureurs incapables de voler sont connus sous d'autres noms. L'autruche africaine s'appelle autruche, l'autruche américaine nandou. Cette dernière est originaire d'Amérique du Sud. Les deux espèces se distinguent par leurs longues pattes puissantes. Elles leur permettent d'atteindre des vitesses de fuite impressionnantes pouvant aller jusqu'à 60 kilomètres à l'heure.
Les œufs d'autruche exercent une fascination particulière sur les humains. Ils sont souvent comparés aux œufs de poule. Le contenu d'un seul œuf d'autruche correspond à celui d'environ 24 œufs de poule. Sur l'image en relief, Kunz représente une couvée de trois œufs. D'un point de vue zoologique, cela n'est toutefois pas correct, car une autruche femelle pond en moyenne environ huit œufs.

Kunz considérait les images en relief comme des éléments constitutifs qui élargissaient la vie spirituelle des personnes aveugles. C'est pourquoi il exigeait autant d'images tactiles que possible. Mais leur fabrication n'était pas aussi simple qu'il y paraît. Les voyants dessinent selon les lois de l'optique, mais le doigt qui tâte fonctionne différemment. Il ne reconnaît ni les projections, c'est-à-dire les agrandissements ou les réductions, ni les ombres ou les perspectives. Le bout du doigt perçoit les choses telles qu'elles sont, et non telles qu'elles apparaissent à l'œil. C'est pourquoi les images tactiles doivent systématiquement être représentées de profil. Les lignes ne doivent pas se croiser. Et elles ne doivent pas être trop rapprochées afin que le doigt qui les palpe puisse les distinguer les unes des autres.

L'échelle pose un autre problème. Même si un enfant qui touche l'image reconnaît l’autruche à ses longues pattes et à son cou, la représentation de la taille réelle de l'animal reste abstraite. C'est pourquoi Kunz ne laissait les enfants toucher les images en relief qu'après leur avoir présenté les animaux représentés sous forme de modèles complets, concrètement sous forme d’animaux empaillés. Du moins en théorie. Car pour cela, il aurait eu besoin d'un musée d'histoire naturelle entier à toucher.

Plaque d'impression « l'Autriche-Hongrie »

L'imposante plaque d'impression devant vous pèse plus de 6 kg. En 1890, Martin Kunz y a modelé une carte en relief de l'Autriche-Hongrie. La carte montre les montagnes et les cours d'eau ainsi que les lieux les plus importants de la double monarchie, mais ne mentionne pas les frontières. Cet état multiethnique gouverné depuis Vienne s'étendait du lac de Constance au nord-ouest jusqu'à la Transylvanie à l'est, et de la Bohême au nord jusqu'à la Bosnie au sud. Vous pouvez vous orienter grâce à la mer Adriatique, avec sa surface hachurée et le littoral accidenté de l'Istrie et de la Dalmatie. En bas à droite, une ligne courbe est clairement visible au-dessus des indications en braille. Cette ligne symbolise le Danube, qui quitte le territoire national en direction de la mer Noire.

Sur le bureau se trouve la copie correspondante sous forme d'une carte colorée. Kunz vendait ces feuilles imprimées et peintes aux enseignants pour aveugles. Les écoles publiques achetaient également des cartes colorées pour leurs élèves voyants. Une feuille coûtait 50 pfennigs, soit deux fois plus qu'une simple impression. Dans le tiroir du haut, vous pouvez voir une feuille sur laquelle sont inscrits des noms de lieux. Kunz proposait cette version au prix de 30 pfennigs pièce. L'inscription a été réalisée par une imprimerie à Mulhouse.

Plaque d’impression « Suisse politique » (gravée)

Le bloc d'impression cache un secret. Si vous vous rendez au verso, vous découvrirez un deuxième modèle d'impression. Kunz l'avait gravé dans le bois en 1884. Cette deuxième carte montre la Suisse politique. Mais pourquoi tout est-il inversé ? Dans le cas des modèles gravés, le papier humidifié est pressé avec une forte pression dans les rainures et les bosses. La feuille imprimée finie doit d'abord être retournée avant que le relief ne devienne palpable. C'est pourquoi le modèle est inversé.

Pour représenter les frontières nationales, Kunz a utilisé la ligne grossièrement pointillée habituelle. Différents hachures et motifs de points fins caractérisent les surfaces cantonales. À cette époque, la Suisse compte 25 cantons, car le territoire de l'actuel canton du Jura appartient encore à Berne. Les lacs et les rivières facilitent l'orientation.

Dans les tiroirs inférieurs, vous trouverez deux tirages de la carte suisse. Les noms de lieux imprimés ou ajoutés à la main indiquent leur utilisation dans l'enseignement. Sans inscription, l'enseignant doit disposer de grandes connaissances techniques pour savoir ce que les doigts des enfants touchent.
La double plaque d'impression montre d'une part comment le manque d'argent a contraint Kunz à utiliser le matériel avec parcimonie. La réutilisation de la plaque est possible car la gravure n'est pas endommagée lorsque des tirages sont effectués à partir du côté modelé. Le côté gravé peut être placé sans hésitation sur la presse à imprimer. Deuxièmement, la plaque témoigne de l'évolution technique que Kunz a accomplie au cours de sa production. Après avoir acheté une presse à vis en 1884, il est passé de l'impression en creux à l'impression en relief, de la gravure au modelage.

Plaque d'impression «Amérique du Nord » (modelée)

Vous avez devant vous une carte d'Amérique du Nord qui inclut toute l'Amérique centrale et les Caraïbes. Elle a été modelée en 1884 par Martin Kunz. Un vernis protecteur a permis à la masse modelée de résister à la forte pression de la presse.

En regardant attentivement ou en touchant délicatement, vous pouvez reconnaître le cours des fleuves. Kunz les a façonnés à partir de feuilles de laiton et les a enfoncés si profondément dans le bois qu'ils restent à peine perceptibles au toucher. Peu à peu, les détails apparaissent. De petites têtes de clous marquent quelques villes isolées, comme la Nouvelle-Orléans à l'embouchure du Mississippi dans le golfe du Mexique. Les frontières nationales sont également représentées par une ligne grossièrement pointillée. En examinant la carte de près, on peut se demander pourquoi Kunz n'a pas représenté le canal de Panama. Il ne s'agit pas d'un oubli : le canal de Panama n'a été inauguré qu'en 1914.

La carte imprimée avec les noms de lieux sur le pupitre devant vous montre clairement la précision avec laquelle l'impression a été réalisée. La forme plastique de la surface terrestre se détache clairement du papier. Les doigts peuvent facilement sentir les chaînes de montagnes telles que les Rocheuses à l'ouest de l'Amérique du Nord. Les hachures représentant les mers et les lacs sont également faciles à percevoir.

Plaque d'impression «Amérique du Nord » (gravée)

Ouvrez maintenant le tiroir du haut. Vous y trouverez une autre plaque d'impression de l'Amérique du Nord. Elle a été réalisée en 1884, quelques mois avant la version modelée. Kunz a gravé l'Amérique du Nord directement dans le bois. Pour la graver, il a dû placer la carte à l'envers. Comme il s'agissait d'un relief, cela signifiait également qu'il devait percer les formes inversées à l'envers dans le bois. Ce travail exigeait de lui une grande imagination spatiale et beaucoup de concentration, c'est pourquoi il se fatiguait rapidement lorsqu'il gravait.

Dans le procédé d'impression en creux, le papier était comprimé à forte pression dans les rainures et les creux. Mais Kunz n'était pas satisfait du résultat. Pourquoi ? Regardez vous-même dans le deuxième tiroir du haut et comparez le tirage avec la carte posée sur le bureau, qui provient de la plaque d'impression modelée. La différence est flagrante : le tirage de la plaque gravée semble pâle en comparaison. Les reliefs plastiques semblent schématiques, les lignes et les points restent flous. C'est pourquoi Kunz a modifié son procédé d'impression. Le modelage lui permettait d'obtenir des nuances plus fines et nécessitait moins d'heures de travail pour une plaque d'impression.

Les toutes premières cartes en relief que Kunz avait produites dans l'imprimerie d'Illzach étaient modelées selon des couches altitudinales. Malheureusement, ces premières plaques d'impression n'ont pas été conservées. Dans le tiroir du bas, nous vous présentons toutefois « l'Atlas de répétition », probablement également datant de 1884. Son relief est basé sur ces plaques de couches altimétriques. L'atlas comprend 18 cartes, dont une carte de l'Amérique du Nord. Pour ces modèles altimétriques ou stratigraphiques, Kunz a utilisé différentes altitude. L'équidistance des deux couches inférieures, c'est-à-dire la différence d'altitude entre le niveau de la mer et le premier niveau, puis entre celui-ci et le niveau suivant, était de 150 mètres. À partir du troisième niveau, elle était de 300 mètres. Cela signifie que Kunz a exagéré le relief. La troisième dimension est donc représentée plus grande qu'elle ne l'est en réalité. Les montagnes apparaissent ainsi plus hautes et plus étroites, les vallées plus profondes et plus escarpées. La carte gagne certes en clarté, mais elle n'est plus à l'échelle.

Plaque d’impression « Suisse » (modelée)

En 1885, Martin Kunz a modélisé une carte en relief de la Suisse. Vous avez devant vous les montagnes, les cours d'eau et les grandes villes. La frontière suisse est également visible. Elle est marquée par une ligne en pointillés. Comme Kunz a inclus les régions voisines dans son extrait de carte, vous trouverez en Alsace voisine l'institut pour aveugles d'Illzach, près de Mulhouse. Pour vous aider dans votre recherche, jetez un coup d’œil au pupitre. Vous y trouverez une copie de la carte sur laquelle les noms géographiques ont été imprimés, y compris le village d'Illzach. Les enseignants savaient ainsi immédiatement ce que représentaient les reliefs, les lignes et les points en relief.


Pour dessiner les montagnes, Kunz utilisait de fines tiges sans tête en laiton, avec lesquelles il marquait le profil altimétrique. Comme ses cartes étaient à l'échelle, il taillait chaque tige exactement à la longueur nécessaire. Il enfonçait jusqu'à 3000 tiges dans des plaques d'impression riches en montagnes. Il modelait ensuite les montagnes avec un mélange de craie et de colle, en comblant d'abord les reliefs esquissés. Tant que le matériau était encore mou, il creusait les vallées principales à la main. Il laissait ensuite sécher le mélange. Une fois qu'elle était dure comme de la pierre, il travaillait les vallées latérales et les contours des chaînes de montagnes, toujours d'après des cartes. Pour cela, il avait besoin de forets de différentes tailles. Une fois la plaque d'impression terminée, Kunz la vernissait. Il évitait ainsi que le mastic à base de craie ne soit endommagé lors de l'impression. Grâce à cette protection, il pouvait réaliser autant de tirages qu'il le souhaitait.

Avant de perfectionner son procédé, Kunz a dû essuyer de nombreux revers. Au début, il utilisait un mélange de plâtre et de colle pour la pâte à modeler. Mais lors de l'impression, le plâtre s'est avéré trop peu résistant, obligeant Kunz à réparer constamment les plaques d'impression. Malgré sa bonne maniabilité, la cire ne convenait pas non plus pour le relief. Le problème venait à nouveau de l'impression, car le procédé avec une plaque d'impression en cire s'est avéré trop compliqué et finalement trop coûteux.

Si nous savons aujourd'hui comment les cartes en relief ont été créées, c'est grâce à un essai rédigé par lui-même en 1907. Sinon, il ne s'est jamais exprimé sur leur fabrication. Il n'a ni documenté les différentes étapes de travail, ni transmis son savoir aux jeunes imprimeurs. En véritable bricoleur, il avait tout en tête.

Dans le premier tiroir, vous pouvez voir le verso d'une feuille de la carte en relief suisse. Elle est vernie. Grâce à cette astuce simple, Kunz a renforcé les reliefs plastiques sur le recto. Il ne l'a fait que là où il n'était pas satisfait de la solidité du papier. La fabrication des cartes était un travail manuel. Chaque feuille est un original.

Dans le deuxième tiroir se trouve une carte en relief inspirée des travaux de Kunz, mais qui n'est pas de lui. Après la Seconde Guerre mondiale, l'institut pour aveugles d'Illzach a en effet tenté de reprendre la production. Un réfugié de guerre allemand nommé Jörn Seebert a fabriqué de nouveaux blocs d'impression après des mois d'essais. La qualité de ses cartes était nettement inférieure à celle des originales, ce qui souligne une fois de plus l'extraordinaire savoir-faire artisanal de Kunz.

Plaque d’impression « Sepia »

Le braille indique que l'animal est une Sepia officinalis. La deuxième ligne indique le nom allemand « Tintenschnecke » ou « Tintenfisch » (calamar), la troisième le nom français « la Sèche [en réalité Seiche] ». Les deux plaquettes en laiton indiquent à gauche le fabricant « M. Kunz » et à droite le lieu de production « Illzach ». Malheureusement, la plaque d'impression n'est pas datée.

Les seiches font partie des céphalopodes à dix bras. Au repos, les deux bras les plus longs restent cachés entre les plus courts. Les bras servent principalement à se nourrir. La couleur de la peau des seiches change en fonction de l'humeur de l'animal et de son environnement, car la peau contient d'innombrables points colorés qui apparaissent ou disparaissent selon la situation. Les seiches nagent à l'aide de mouvements ondulatoires de leur bordure caudale, qui borde la partie arrière plus large de leur corps. Sous leur dos se trouve ce qu'on appelle le cal, une plaque osseuse. En cas de danger, les seiches libèrent un nuage d'encre dans l'eau, sous la protection duquel elles s'enfuient à toute vitesse.

La plaque d'impression ne pèse que quatre kilogrammes. Contrairement aux plaques comparables, elle n'est pas composée de cinq couches, mais de trois couches de bois de poirier collées en croix. Le bois de poirier est traditionnellement utilisé pour les blocs d'impression, car il a la fibre fine, est uniformément dense et très dur. Kunz s'est inspiré de la construction particulière des plaques utilisées dans les usines à textiles de Mulhouse. On y utilisait ce type de blocs pour l'impression en couleur sur coton.

Kunz dessinait d'abord le sépia sur une petite planche. Il découpait ensuite la forme à la scie et la travaillait. Il limait, biseautait, perçait et sculptait jusqu'à obtenir un modèle plat en trois dimensions. Il le collait ensuite sur la plaque d'impression. Il fallait deux à trois heures à Kunz, artisan habile, pour réaliser une image d'animal. C'était une fraction du temps qu'il devait consacrer au modelage de cartes en relief.

Dans les tiroirs, vous découvrirez d'autres tirages de la plaque d'impression. Outre les feuilles brutes, Kunz proposait également des tirages sur papier qu'il vernissait des deux côtés. Ceux-ci peuvent ainsi être nettoyés à l'aide d'un chiffon humide. Pour les représentations d'animaux à fourrure, il utilisait, sur demande, de la laine ou de la soie pour imiter la fourrure. Pour les voyants, il faisait colorier et légender les images en relief.

Plaque d’impression « Formes de feuilles »

Devant vous est accrochée une plaque d'impression représentant douze formes de feuilles. En dessous vous voyez des numéros en braille. Ils vont de 53 à 64. Ces chiffres renvoient à une liste. Celle-ci indique de quel type de feuille il s'agit. Vous trouverez les informations sur les formes de feuilles représentées sur la plaque d'impression sur le pupitre.
La plaque d'impression est l'une des dix planches. Leurs tirages ont été rassemblés dans un cahier botanique. L'imprimerie de l'institut pour aveugles d'Illzach proposait ce cahier au prix de 3 marks dans la librairie scolaire. Il comprenait 104 illustrations de formes de feuilles et d'inflorescences. Il était également possible de commander des feuilles individuelles au prix de 30 pfennigs pièce. Sur les dix planches, seules deux plaques d'impression ont été conservées.

Pour Kunz, le cahier botanique s'inscrivait dans un projet beaucoup plus vaste. Il considérait en effet sa collection d'images en relief comme une encyclopédie illustrée. Les représentations botaniques, zoologiques et physiques réalisées à Illzach formaient ensemble un « Orbis pictus » destiné aux personnes aveugles. Cette expression latine signifie littéralement « le monde visible ». Elle désigne un manuel scolaire très répandu du 17e au 19e siècle. Dans ce livre illustré, un dessin figure à gauche et l'explication correspondante à droite. On ignore si Kunz offrait un tel lexique à ses protégés lorsqu'ils quittaient l'institution afin qu'ils puissent rafraîchir leurs connaissances pendant leurs loisirs. Une chose cependant est sûre : il a formulé cette idée en 1900 dans un essai pour le « Manuel encyclopédique sur la cécité ».

Dans le premier tiroir, vous voyez une feuille imprimée qui porte littéralement les traces de son utilisation en classe. La détermination des formes des feuilles n'est pas chose facile, même pour les enseignants.

Le deuxième tiroir contient une édition reliée du cahier botanique. Tout comme l'atlas relié en toile noire, ce cahier appartenait à Theodor Staub, fondateur du Musée suisse des aveugles. On ne sait pas exactement sous quelle forme il a été envoyé à Zurich depuis Illzach. En tout cas, c'est Staub qui a fait relier le cahier botanique pour en faire un beau livre.

Distinctions du monde entier

Remerciements

Crédits photographiques

Originaux